Sans intervalles, pas de mélodie, pas d’accords et pratiquement pas d’harmonie. Il ne resterait qu’une collection de notes isolées, chacune contemplant son existence avec l’enthousiasme d’un serveur oublié dans une baie sans réseau.
Un intervalle musical décrit la distance entre deux notes. Cette distance possède deux dimensions complémentaires : le nombre de noms de notes qu’elle couvre et sa taille chromatique, généralement exprimée en demi-tons dans le système occidental à douze sons.
Deux intervalles peuvent contenir exactement le même nombre de demi-tons tout en portant des noms différents. En théorie musicale, l’orthographe des notes fait partie de l’information.
Comment nomme-t-on un intervalle ?
Le nom complet d’un intervalle comporte un numéro et une qualité.
Le numéro se détermine en comptant les noms de notes de manière inclusive. De C à E, on compte C, D, E : trois noms, donc une tierce. De B à F, on compte B, C, D, E, F : cinq noms, donc une quinte.
La qualité dépend ensuite de la distance chromatique réelle.
| Famille | Intervalles concernés | Qualités principales |
|---|---|---|
| Famille juste | Unisson, quarte, quinte, octave | Diminué, juste, augmenté |
| Famille majeur/mineur | Seconde, tierce, sixte, septième | Diminué, mineur, majeur, augmenté |
Pour la famille majeur/mineur, un intervalle mineur se trouve un demi-ton sous le majeur. Un intervalle diminué se trouve encore un demi-ton plus bas. À l’inverse, un intervalle augmenté est un demi-ton au-dessus du majeur.
Pour la famille juste, on part directement de l’intervalle juste : un demi-ton au-dessus donne un intervalle augmenté, un demi-ton en dessous un intervalle diminué.
Il existe même des intervalles doublement augmentés ou doublement diminués. À ce stade, la théorie musicale commence doucement à vérifier si vous avez vraiment envie de continuer.
Les intervalles simples jusqu’à l’octave
Dans le tempérament égal à douze sons, les intervalles simples les plus courants peuvent être résumés ainsi. Les exemples utilisent la notation internationale, où C = Do, D = Ré, E = Mi, F = Fa, G = Sol, A = La et B = Si.
| Intervalle | Demi-tons | Exemple depuis C |
|---|---|---|
| Unisson juste | 0 | C – C |
| Seconde mineure | 1 | C – D♭ |
| Seconde majeure | 2 | C – D |
| Seconde augmentée | 3 | C – D♯ |
| Tierce diminuée | 2 | C – E♭♭ |
| Tierce mineure | 3 | C – E♭ |
| Tierce majeure | 4 | C – E |
| Tierce augmentée | 5 | C – E♯ |
| Quarte diminuée | 4 | C – F♭ |
| Quarte juste | 5 | C – F |
| Quarte augmentée | 6 | C – F♯ |
| Quinte diminuée | 6 | C – G♭ |
| Quinte juste | 7 | C – G |
| Quinte augmentée | 8 | C – G♯ |
| Sixte mineure | 8 | C – A♭ |
| Sixte majeure | 9 | C – A |
| Septième mineure | 10 | C – B♭ |
| Septième majeure | 11 | C – B |
| Octave juste | 12 | C – C à l’octave supérieure |
Enharmonie : même son, autre fonction
Le tableau révèle une propriété fondamentale : le nombre de demi-tons ne suffit pas à nommer correctement un intervalle.
C – D♯ et C – E♭ représentent tous deux 3 demi-tons sur un piano moderne. Pourtant :
C – D♯couvre deux noms de notes : c’est une seconde augmentée ;C – E♭couvre trois noms : c’est une tierce mineure.
De même, C – F♯ est une quarte augmentée alors que C – G♭ est une quinte diminuée. Toutes deux valent 6 demi-tons et correspondent au fameux triton, mais leur fonction harmonique et leur notation peuvent être différentes.
Sur un clavier en tempérament égal, elles sonnent identiquement. Sur la partition, elles ne racontent pourtant pas la même histoire.
Intervalles composés : lorsque l’on dépasse l’octave
Un intervalle dépassant l’octave est appelé intervalle composé. Il conserve les mêmes principes que l’intervalle simple correspondant.
On peut obtenir le nom composé en ajoutant 7 au numéro de l’intervalle simple : une seconde devient une neuvième, une tierce une dixième, une quarte une onzième, etc.
| Intervalle composé | Équivalent simple | Exemple | Demi-tons |
|---|---|---|---|
| Neuvième majeure | Seconde majeure + octave | C – D supérieur | 14 |
| Dixième majeure | Tierce majeure + octave | C – E supérieur | 16 |
| Onzième juste | Quarte juste + octave | C – F supérieur | 17 |
| Douzième juste | Quinte juste + octave | C – G supérieur | 19 |
| Treizième majeure | Sixte majeure + octave | C – A supérieur | 21 |
| Quinzième juste | Deux octaves | C – C deux octaves plus haut | 24 |
Ces noms sont particulièrement importants dans l’harmonie des accords étendus. Une neuvième d’accord n’est pas simplement appelée « seconde », même si les deux notes appartiennent à la même classe de hauteur : leur position et leur fonction dans la structure de l’accord diffèrent.
Comment calculer correctement un intervalle
La méthode la plus fiable consiste à déterminer d’abord le numéro, puis la qualité.
- Compter les noms de notes inclusivement. C vers E donne C(1), D(2), E(3) : il s’agit obligatoirement d’une tierce.
- Compter ensuite les demi-tons. C vers E contient 4 demi-tons.
- Comparer cette distance à la forme de référence. Une tierce de 4 demi-tons est majeure ; 3 demi-tons donnent une tierce mineure ; 2 une tierce diminuée ; 5 une tierce augmentée.
Quelques exemples :
| Notes | Numéro | Demi-tons | Intervalle |
|---|---|---|---|
| G – B | Tierce | 4 | Tierce majeure |
| D – F | Tierce | 3 | Tierce mineure |
| E – C supérieur | Sixte | 8 | Sixte mineure |
| A – E supérieur | Quinte | 7 | Quinte juste |
| B – F supérieur | Quinte | 6 | Quinte diminuée |
| C – F♯ | Quarte | 6 | Quarte augmentée |
| C – G♭ | Quinte | 6 | Quinte diminuée |
Les deux derniers exemples montrent pourquoi il ne faut jamais commencer uniquement par compter les demi-tons. Six demi-tons peuvent produire plusieurs noms selon les notes écrites.
Intervalles mélodiques, harmoniques et renversements
Un intervalle peut être entendu de deux manières. Si les notes sont jouées successivement, on parle d’intervalle mélodique. Si elles sonnent simultanément, il s’agit d’un intervalle harmonique.
La distance théorique est la même, mais la perception et la fonction musicale peuvent changer radicalement. Une septième majeure jouée mélodiquement peut créer une grande tension expressive ; jouée simultanément, elle produit une couleur harmonique particulièrement tendue.
Renverser un intervalle
Lorsqu’on déplace la note inférieure une octave au-dessus, on obtient le renversement de l’intervalle.
| Intervalle | Renversement |
|---|---|
| Unisson | Octave |
| Seconde | Septième |
| Tierce | Sixte |
| Quarte | Quinte |
Les numéros d’un intervalle et de son renversement totalisent toujours 9. Les qualités se transforment également selon une règle régulière : majeur devient mineur, mineur devient majeur, augmenté devient diminué, diminué devient augmenté, tandis que juste reste juste.
Ainsi, une tierce majeure C–E devient une sixte mineure E–C lorsqu’elle est renversée.
Ce mécanisme est extrêmement utile pour comprendre les accords, les renversements et la conduite des voix.
Pourquoi les intervalles sont-ils fondamentaux ?
Les intervalles constituent le vocabulaire élémentaire de presque toute la théorie musicale occidentale. Une gamme n’est finalement qu’une organisation d’intervalles ; un accord, un ensemble d’intervalles superposés ; une mélodie, une succession d’intervalles dans le temps.
Construire les gammes
La gamme majeure suit le schéma :
ton – ton – demi-ton – ton – ton – ton – demi-ton
À partir de C, cela donne :
C – D – E – F – G – A – B – C
Modifier certains de ces intervalles produit d’autres gammes et modes.
Construire les accords
| Accord | Structure depuis la fondamentale |
|---|---|
| Majeur | Tierce majeure + quinte juste |
| Mineur | Tierce mineure + quinte juste |
| Diminué | Tierce mineure + quinte diminuée |
| Augmenté | Tierce majeure + quinte augmentée |
Par exemple, C majeur contient C–E–G : une tierce majeure et une quinte juste au-dessus de la fondamentale.
C mineur contient C–E♭–G : seule la tierce change, mais la couleur harmonique est immédiatement différente.
Harmonisation et improvisation
Comprendre les intervalles permet également d’analyser la relation entre une mélodie et les accords qui l’accompagnent. Une note peut être fondamentale, tierce, quinte, septième, tension ou note étrangère selon l’accord entendu dessous.
En improvisation, raisonner en intervalles permet de ne plus dépendre uniquement de formes apprises mécaniquement sur l’instrument. On peut viser une tierce, une septième ou une neuvième en connaissance de cause et construire une ligne en fonction de l’harmonie.
Consonance et dissonance : plus compliquées qu’une simple liste
Les intervalles dits « justes » ne sont pas automatiquement consonants dans tous les contextes, et les intervalles diminués ne sont pas intrinsèquement mauvais ou désagréables.
Dans la musique tonale occidentale, unisson, octave, quinte et tierces ou sixtes sont généralement perçus comme relativement consonants, tandis que secondes, septièmes et triton produisent davantage de tension. Mais leur fonction dépend du contexte.
Une dissonance peut être précisément ce qui donne son intérêt à une phrase musicale. Sans tension, aucune résolution n’aurait beaucoup de sens.
La dissonance n’est pas une erreur musicale. C’est souvent une dette harmonique : elle crée une tension que la musique pourra ensuite choisir de rembourser — ou laisser volontairement impayée.
Le tempérament joue également un rôle. Les nombres de demi-tons présentés ici correspondent au système chromatique occidental courant et au tempérament égal à douze divisions. Dans une intonation juste, un tempérament historique ou un système microtonal, la hauteur acoustique précise d’un même intervalle peut différer.
Conclusion
Les intervalles sont l’une des fondations de la théorie musicale. Ils permettent de comprendre les mélodies, les gammes, les accords, l’harmonisation, les renversements et une grande partie de l’improvisation.
La règle essentielle est de ne jamais regarder uniquement le nombre de demi-tons. Pour nommer correctement un intervalle, il faut considérer à la fois les notes écrites et la distance chromatique qui les sépare.
C’est pourquoi une seconde augmentée peut sonner exactement comme une tierce mineure, et une quarte augmentée comme une quinte diminuée, tout en remplissant des fonctions différentes.
Une fois cette logique comprise, les intervalles cessent d’être une liste de distances à mémoriser. Ils deviennent une manière de comprendre ce que les notes font les unes par rapport aux autres.
Et à partir de là, elles sont beaucoup moins perdues.
Elles commencent à conspirer ensemble.
